Virage

virage 2

En centre ville, par le chemin qui mène chez moi, un virage. Dans ce virage, une boucherie. Dans cette boucherie, un monsieur en tablier, devant son petit étal propret. Sauf ce matin. Une voiture en sens inverse me force à l’arrêt. En face de moi un camion réfrigéré, toutes portes ouvertes. Au plafond, bien alignés, des crochets. Sur ces crochets, les carcasses suspendues se font face, dans une danse macabre, au petit matin. La livraison du jour.

Je ne peux m’empêcher de penser que je suis stoïquement en train d’observer des cadavres se balancer. Mais ouf, tout va bien, ce ne sont pas des cadavres humains. crochet boucherAh mais ouf, on ne dit pas cadavre on dit viande. Et dans quelques heures le monsieur notera steak, filet, entrecôte sur la petite étiquette.

Depuis que je ne mange plus d’animaux, les doux euphémismes employés par les hommes pour rendre l’ordinaire insaisissable me sautent au visage. La première fois qu’un être humain a dépecé un animal pour se protéger du froid il a appelé ça une peau de bête, c’est tout bête. Aujourd’hui mes bottes sont en cuir, et c’est nettement plus chic non ?

Je m’aperçois que le langage ne reflète plus grand-chose de la réalité. Ça ne s’arrête pas au domaine alimentaire d’ailleurs. Le non-voyant et la technicienne de surface sont à la viande ce que l’aveugle et la femme de ménage sont au cadavre, des édulcorants.

Quoiqu’il en soit je ne manque jamais de choquer autour de moi si je lance en soirée un «non merci pas de cadavre». Regard courroucé, j’ai prononcé une énormité, joué la provocation. Ah non tout de même, pas de cadavres entre nous. Entre gens civilisés on dit viande, chair, inutile d’en rappeler l’origine.

Et viande ou chair de cadavre j’ai le droit ? Parce que du coup pour ce billet je suis allée vérifier la définition de cadavre. Je te la partage :

Le cadavre est ce qui reste du corps d’un organisme vivant humain ou animal dans la période qui suit la mort.

Donc on est bien d’accord, on cuisine du cadavre. La vérité, je me donne un mal de chien pour devenir un être plus conscient, de mes paroles, de mes actes. Alors je refuse de me voiler la face, dans les frigos des magasins ou au menu des restaurants, on nous vend du cadavre sous cellophane ou rissolé, mais du cadavre.

Je ne suis pas en train de faire un article pour que mes lecteurs carnivores, sûrement la majorité, se sentent mal. C’est juste qu’il faut savoir à quoi ressemblent nos choix de vie, sans les saupoudrer d’aspartame.

Perso je porte encore des bottes en peau animale, animal probablement passé par d’impitoyables traitements pour que j’ai chaud aux pieds, et aussi je mange des œufs provenant d’une sélection abominable qui consiste à broyer vivants des petits poussins mâles jugés contre productifs. Ah pis je mange encore du fromage aussi, avec des vaches encore plus maltraitées que dans le circuit boucher, où elles finiront de toute façon . Alors ok je ne peux pas tout changer du jour au lendemain, des décennies de conditionnement, d’habitudes confortables et une prise de conscience encore très minoritaire contre laquelle il faut avoir la force de lutter.

Au moins quand j’achète tout cela je connais l’histoire et je ne cherche pas à me mentir.

Certes je choisis mes œufs bio avec des poules qui ont gambadé un minimum, certes c’est la cinquième année que le cordonnier répare mes fameuses bottes pour « rentabiliser » la souffrance de la vache, certes je cuisine végétal mais oui mes bottes sont en peau animale, ma fille réclame sa plaque de beurre et j’ai mangé une fondue savoyarde le 31 décembre.

Je fais le choix de ne plus me mentir, tant dans mon langage que dans mes actes. Au début ce n’est pas confortable de ne pas se mentir. Pas confortable de s’avouer certains choix non conformes à ses opinions ou sa morale. Mais je trouve que c’est un minimum de respect à avoir envers soi.

Le camion des abattoirs, ce matin-là, m’a donné envie de débusquer tous les cadavres, ceux dans le placard aussi. Pourquoi me limiterais-je à remplacer seulement le mot viande par le mot juste ? Je crois que je vais arrêter de chercher de jolis mots pour enrober. Je veux me dire les choses telles qu’elles sont, même quand elles ne me plaisent pas.

Premier constat, le faire m’aide à me sentir droite. Dans mes fameuses bottes…

Deuxième constat, le dire me donne du courage pour faire évoluer certains de mes actes, puisque je ne les camoufle plus sous des senteurs de patchouli. Oui j’ai un tube de patchouli dans mon sac à mains et j’en ai fait l’expérience, ça ne suffit pas à camoufler l’odeur de poisson pourri dans la voiture de mon mec*. Alors autant s’avouer que ça sent le poisson pourri.

Troisième constat, cela m’apprend à être plus douce et indulgente avec moi. Ben non, je ne suis pas parfaite, loin s’en faut. Au moins je peux m’accorder cela, être honnête avec moi-même. Oui je peux le faire.

Quatrième constat, qui nous intéresse plus particulièrement ici, ce changement de point de vue est terriblement efficace dans mon ascension vers la joie. Je me sens infiniment plus légère. Car je mettais une énergie de dingue à me cacher certaines choses et à bien les enrober parfois auprès de mon entourage –mais que vont-ils penser- au lieu de juste poser un constat.

D’ailleurs les psys travaillent à cela bien souvent, aller débusquer ce qu’on imaginait -à tort- plus simple de se cacher. A tort parce qu’on peut alors boiter une vie entière ou mieux encore, se déclencher toutes sortes de petits ou grands bobos qui cherchent à dire leur vérité.

Je vais donc classer ce billet dans la rubrique gratitude.

Gratitude pour ce camion réfrigéré offrant au grand jour le spectacle de ces carcasses mutilées qu’on ne voit jamais vraiment alors que l’humanité les engendre par milliards.

Gratitude de m’avoir accessoirement confortée dans mon choix de végétarienne.

Et surtout gratitude de m’avoir ouverte à une réflexion plus profonde que je te livre en guise de conclusion, sous la forme d’une splendide métaphore bouchère :

Tout ce que tu cherches à te cacher, pour ne pas te dire, ne pas t’avouer, te ronge. La porte du camion cherchera toujours à s’ouvrir au tournant d’un virage, pour libérer tous les cadavres qui pourrissent tes pensées. Commencer par les nommer.

 

 

*Mon mec a nettoyé sa voiture depuis 😉

5 commentaire sur “Virage

  1. Bon que te dire ma belle Florence ! Un grand oui ! Je vais partager ton article sur mon site… végétarienne oblige, mais aussi parce que j’adore ta phrase qui m’a choqué comme on prend une claque : « Tout ce que tu cherches à ta cacher, pour ne pas te dire, ne pas t’avouer, te ronge »… Que te caches-tu Anne ? Le pire est que j’ai tout de suite la réponse, celle que je ne veux pas m’avouer, celle que je refuse à faire éclater au grand jour, celle qui me ronge et m’emprisonne… Bref, merci pour cet article !

    1. Waouh ! Ben mazette un café s’impose pour que tu me parles de ce truc qui t’emprisonne (enfin si tu le souhaites). En tout cas heureuse d’avoir passer du temps à l’écrire cet article là. J’aurais plaisir à développer davantage avec toi en tête à tête. Je t’embrasse fort.

  2. Yes :))))) je te rejoins à 100% Merci de l’écrire noir sur blanc :)))
    Ce qui me vient et que j ai crié en plein repas de famille hier et qui a eu un ‘drôle’ d’impact :/ : « sois le changement que tu veux voir en ce monde  » Gandhi

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