Saint Insolite

Chaque année c’est le même bins, le fameux «truc» de la Saint Valentin. J’avoue tout, ça me saoule.

Pour des raisons personnelles déjà, cette date est mal placée dans mon calendrier. Je sors juste des préparatifs d’anniversaire de mon aînée -qui voit généralement les choses en grand- et j’en suis déjà à préparer celui de mon homme, qui est du 19. A peine remise des festivités de Noël il me faut donc organiser deux fêtes coup sur coup, très proches elles-mêmes des vacances scolaires, pour lesquelles je dois aussi anticiper quelques activités pour les enfants. Alors franchement, cette fête supplémentaire …

Par ailleurs, si on considère que nous marquons annuellement notre anniversaire de rencontre et celui de mariage, on peut noter que, de fin décembre à début août, il me faut constituer un stock quasi industriel de chocolats dans le cellier.

Surtout, cette fête imposée me semble aussi triste que celle du 31 décembre, que je ne kiffe pas des masses non plus. Tu vois bien, quand j’en parle, je n’utilise même plus les jolis mots de la langue française, je me mets à argoter spontanément.

Bref, sans en avoir jamais vraiment discuté, mon amoureux et moi, on ne la fêtait pas. Parfois nous nous laissions aller à nous offrir un ballotin de chocolats en forme de cœur ou échangions un baiser entendu, rien de plus.

Et puis un jour mon couple essoufflé a eu besoin de plus d’attentions et j’ai demandé à mon mari d’être plus attentif à ces choses-là. Qu’est ce que je n’avais pas dit là.

Cette année il a voulu bien faire. Il a posé une journée de congé, m’a demandé de réserver ma soirée. Le grand jeu quoi.

Sauf que ma petite est tombée malade, ce qui, pour commencer la journée, manquait légèrement d’intimité…

Sauf que je suis rentrée de quelques courses avec un bouquet de roses rouges, non sans m’être questionnée au milieu de tous ces mâles apparemment peu coutumiers de la fréquentation des fleuristes en dehors de la date fatidique, mais animés de l’espoir de ne pas décevoir, ou de conclure, c’est selon . Et que mon homme était absorbé par le survol des grues qu’il s’amusait à viser avec son nouveau joujou de Noël, Reflex en bandoulière. Je tends le bouquet, il me tend tout fier sa photo. Je dis tu t’en fous. Il répond mais non mais non.

Sauf que, passablement déçue, je me mets en cuisine pour l’un de ses plats préférés, nous imaginant déjà main dans la main en train de hacher les champignons. Ce qui semble effectivement les lui hacher menu menu puisqu’il évoque le désir d’appeler sa mère, pendant que ma fillette, pour tout arranger, vient bricoler entre nos pattes.

Sauf qu’à ce stade, doutant de plus en plus de l’intérêt de ce fichu 14 février, aussi inspirant qu’une tranche de steak pour un végétarien, je me mets alors à espérer que mon Valentin remarque au moins que je porte un nouveau vêtement (Note personnelle : si tu es une femme n’attends JAMAIS que ton homme remarque ton nouveau vêtement, tu vas te créer des souffrances inutiles). Non seulement ce dernier ne voit rien mais glisse négligemment un Pourquoi as-tu mis un haut tout noir ? Remarque qui met le feu aux poudres. Gorge serrée, j’ai bien envie de lui envoyer le risotto dans la tronche mais en fait j’ai trop envie de pleurer sur cette date du calendrier qui semble déterminée à semer la zizanie dans mon couple.

Sauf que le ton monte. Vous vous disputez maman ? Non non ma chérie. La culpabilité grimpe aussi d’un étage, je suis indigne de cette journée de congé et je vais gâcher sa surprise de ce soir.

Et là je remercie les années d’expérience, d’évolution et d’attention portée à notre couple. Il ne sera pas dit que nous aurons traversé tant d’épreuves pour nous laisser avoir par ce Cupidon de pacotille. Il ne sera pas dit que nous aurons lu tant de conseils de sagesse pour chuter si près du but.

Je me change, jean et tee-shirt.

Nous parlons quelques minutes, conscients l’un comme l’autre de nos maladresses, de nos imperfections et de notre immense propension à nous pourrir la vie par une si belle journée ensoleillée. Nous dressons la table dehors en plein février et méditons en avalant notre assiette.

Nous avons la même envie je crois. Rire de nous-mêmes. Il fait beau. Il me fait une proposition insolite, monter sur le toit de la maison.

  • ???
  • Oui on pourrait monter sur le toit de la maison, l’échelle est sortie.
  • J’ai le vertige et une jambe handicapée tu n’y penses pas.
  • Je serai derrière toi.

Je monte au rythme d’un barreau par minute à l’échelle. Je manque de me paralyser de peur plusieurs fois. Je ne préfère pas songer à la manière de redescendre. J’y suis. Nous y sommes. Je ne le suis pas jusqu’au faîtage, déjà grisée -et terrorisée- sur le toit de la maison.

Les tuiles sont chaudes, le ciel est sublime, le chat nous observe intrigué. Nous avons l’allure de deux espions avec vue sur les parcelles voisines. Je vois le jardin différemment. Il me semble aussi beau qu’insignifiant. J’ai le recul de l’oiseau qui doit se demander comment il est possible de restreindre son univers à ces quelques centaines de mètres carrés là. Nous rigolons. J’arrive même à détacher mes doigts crispés pour prendre une ou deux selfies.

L’un de mes films préférés ? Le cercle des poètes disparus. Voilà pourtant un moment que je n’avais pas refait l’expérience de monter sur une table pour voir la vie autrement. Effet garanti, tu devrais essayer.

Après mes efforts démesurés gateau vert2pour glisser sur les fesses de tuile en tuile, nous avions oublié notre bêtise. Avant de descendre nous nous sommes promis de ne plus jamais fêter la Saint Valentin. Nous allons inventer un concept rien qu’à nous, la Saint Insolite. Prudent, mon chéri prévient déjà le risque de surenchère, il me sait joueuse. Il a raison, il ne s’agirait pas de tomber d’une obligation à l’autre.

Promis mon amour, je te ferai parfois un gâteau en forme de cœur additionné de colorant vert ou t’offrirai des roses en plastique ridicules. Mais pas toujours, quand tu t’y attendras le moins, juste pour nous rappeler de toujours garder le recul et l’humour nécessaire à la survie de notre couple.

 

Prologue :

Comment ? Tu veux savoir, petit curieux, quelle était donc la fameuse surprise qu’il m’avait réservé ce soir-là ?

Dans un château, un verre de blanc à la main, nous avons visité une expo photos -dont certaines fort émouvantes de Sebastiao Salgado– avant d’écouter, depuis le deuxième rang, nos soupirs d’aise face à cette pianiste russe interprétant avec virtuosité Scarlatti, Chopin, Liszt et Moussorgski.

Je te laisse à la joie d’un diaporama insolite, le premier d’une longue série :

 

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3 commentaires sur “Saint Insolite

  1. Excellent !!! Deux articles pour le prix d’un aujourd’hui !!
    Nous non plus on ne fête pas la saint valentin, mais cette année, j’ai eu le droit à un bouquet de fleurs. Mine de rien ça m’a fait beaucoup de bien !
    Bravo, c’est ça l’amour !!
    1. Ah oui alors, un bouquet spontané ça le fait !
      Oui deux articles car j’ai mal cliqué la semaine dernière et … la newsletter n’était pas partie dans vos boîtes aux lettres respectives. Je suis un peu lunaire parfois …

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