Oignon

oignons

Dans la quarantaine, consciemment ou pas, un bilan s’impose à toi. Tu n’y es pas encore ? Alors tu dois me croire sur paroles. C’est le moment où tu te sens, peut-être à tort, arrivé à mi-parcours. Le vent vient chuchoter à tes oreilles une petite musique lancinante :

Qu’as-tu fait jusqu’ici ? Qu’as-tu fait de ta vie ? Qu’as-tu fait jusque là ? Qu’as-tu fait ici-bas ?

Inutile de vouloir la faire taire, ça commence par un souffle, un murmure, et ça devient une ritournelle obsédante, un dossier que tu ne peux ajourner plus longtemps. Tu passes tout en revue, tes choix de couple, ta situation professionnelle, tes enfants, ta santé, tes amis, ta famille, ta situation géographique, ton mode de vie, tes choix au quotidien, tout, absolument tout.

Ça pourrait se résumer en une phrase : le sens que tu donnes à ta vie.

J’ai quarante-deux ans, je n’ai donc pas coupé à cette question. Non pas qu’elle m’était étrangère à trente ans, elle prend juste soudain une tournure plus pressante, plus urgente. Je ne te ferai pas le récit intime de ce long et intense moment d’introspection. Je vais directement t’emmener à l’endroit où je suis aujourd’hui, en cet instant.

J’ai quarante-deux ans et je suis un oignon. Ne ris pas. Je suis et n’ai jamais été rien d’autre qu’un oignon. Sauf que je ne le savais pas. oignonJe n’ai cessé d’ôter pelure après pelure, un peu plus chaque jour, le surplus, le pas indispensable. Je ne suis pas encore arrivée au cœur de moi-même et ce ne sera sans doute pas pour cette vie là. Seulement j’ai compris que chacun de mes pas ne mène qu’à l’essence de mon être. Je n’ai pas trouvé meilleure métaphore que celle de l’oignon pour te l’exprimer.

A chaque couche que tu déposes tu pleures, ça pique les yeux, et tu découvres une peau plus douce, plus blanche, plus neuve que la précédente. Tu as commencé à peler l’oignon en vue de mijoter un bon petit plat et en cours de route tu oublies le but. Seul le geste compte. Tout jeune tu avais hâte de déguster, maintenant tu es concentré sur le geste, uniquement le geste.

Ce que je découvre au fur et à mesure ? Que je dois déposer les armes. Que même si je pose mon couteau sur le plan de travail sans rien faire je n’altèrerai pas le cours des choses. Tout mène au cœur de soi. Ça ressemble à une ode contemplative. C’en est une. Je ne crois plus en la frénésie. Non, je ne prône pas l’inaction non plus, mais la vie consciente et le lâcher prise qui va de pair.

J’emploie pourtant encore trop souvent un langage guerrier qui en dit long sur les couches qu’il me reste à soulever. Se battre contre ma maladie, se battre pour mes enfants, se battre pour mon couple, etc. Je ne suis pas la seule à employer ces termes. Je lisais ce jour le texte d’une amie qui proposait joliment de déposer l’armure. Je te propose donc de déposer les armes aussi. Tu ne fais que retarder le processus inéluctable de la vie qui veut revenir à elle.

Quelques couches plus tard, j’ai découvert autre chose.  En plus des armes inutiles il n’est d’autre joie au monde que le don et le partage. Je les empêche et les retiens la plupart du temps, le cœur serré, enfermé dans mes peurs. Lorsque je parviens à donner au monde, à mettre au monde pourrais-je dire, le chant qui retentit est le plus beau que je connaisse. Tu te moqueras peut-être gentiment de moi si tu me croises un jour sur ton chemin. Car oui je parle le même langage à mon pied de tomates, au couple de merles du jardin, au chêne au bout de l’allée, à un ami, un amant ou aux nuages. Chaque fois que j’ouvre mon cœur, que je retire une nouvelle couche de peur, je maîtrise un peu mieux ce langage et je perçois au loin la musique envoûtante de la création.

Récemment une nouvelle couche est encore tombée. Une nouvelle rencontre avec moi. J’en suis encore ébahie. Je ne savais pas que je devais m’inclure dans le don. Je fais pour la première fois l’expérience de m’offrir de la douceur. C’est incroyablement nouveau. Je peux donc être dans le don sans être dans le sacrifice de moi-même. Je peux partager sans m’oublier ? Je peux donner ET recevoir ? Je me dépouille de cette croyance judéo-chrétienne si profondément ancrée en moi. Souffrir n’est pas une obligation, tout peut être savouré, accepté. Cette vérité là m’a pourtant bien piqué les yeux.

L’étau autour de mon cœur se dessert un peu plus à chaque fois. Et pendant un instant c’est vrai je suffoque, trop d’oxygène d’un coup, le temps de s’accoutumer.

Plutôt que d’attendre avec appréhension la prochaine étape, la prochaine leçon (gagner en humilité ? sublimer le manque ?) je compte bien m’arrêter un peu pour admirer le paysage.

Il semblerait que je puisse m’aimer aussi, enfin.

moi oignon

6 commentaire sur “Oignon

  1. Tttssss, la nouvelle orthographe, c’est ognon 😉
    J’ai 30 ans et j’ai l’impression de déjà passer ma vie à faire des bilans… Qu’est-ce que ça va être dans 10 ans !? 😉
    Bises !

    1. Tu m’as fait rire ! Mince mon orthographe me date définitivement ! Je te souhaite un merveilleux bilan d’écriture pour dans dix ans, mon p’tit doigt me dit que cela réjouirait ton cœur belle dame.

  2. Un oignon, je ressens exactement la même chose ma chère Flo, j’enlève des couche et j’ouvre mon cœur de jour en jour, d’expérience en expérience… c’est à la fois beau et dur, on ne sait pas si à ces moments, on pleure de joie ou de tristesse… Oui, nous sommes des oignons 🙂
    Bisous

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