New Flow

J’avais demandé un grand nettoyage. Un nouvel élan. Une direction. J’ai été exaucée. Comme toujours les énergies se mettent en mouvement pour nous répondre de la plus surprenante des manières. Pas toujours la plus plaisante. Mais elles répondent. Surtout, ce dont tu peux être certain, c’est qu’elles ont plus d’imagination que toi. Et aussi qu’elles ne font jamais dans la demi-mesure.

Toi tu te serais bien contentée d’un p’tit nettoyage pépère, un truc doux et tranquille, une sorte de livraison clef en main. L’univers ne connaît pas le clef en main, l’univers taille toujours du sur mesure, du ciselé, même s’il te semble parfois ne pas vraiment faire dans la dentelle. La dentelle il s’en fout, il veut du vibrant, du sublime. Et rien d’autre.

Je citerai Bobin dans son homme-joie, à l’honneur encore jeudi dernier avec son magnifique un bruit de balançoire :

Je suis partisan des bouses de vaches, des livres en papier et de la vaisselle faite à la main. Je n’ai jamais rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse.

 

Alors voilà, c’est la grande lessive du corps pour moi en ce moment.

J’avais pourtant bien shampouiné ma vie amoureuse, ma vie familiale, ma vie professionnelle, ma vie amicale, mis au pilori la somme de mes vieilles croyances pour placer au centre de mon existence la spiritualité et les herbes folles* de mon jardin. J’avais aussi, pensais-je naïvement, suffisamment renouvelé mon rapport au corps en lui offrant enfin l’exaltation du sport et de la vie en mouvement, pris le soin d’accueillir une alimentation vivante et joyeuse dans mes placards. Je me suis entourée d’œuvres musicales, littéraires, artistiques qui fassent de mes journées un feu d’artifice des sens, une invitation permanente à la découverte. J’ai porté davantage l’altérité au centre de mes préoccupations en m’engageant pour les causes qui me font vibrer, en osant aussi plus souvent cet autre, autre lieu, autre personne, autre vision.

J’ai songé que je pouvais être fière du travail accompli, du chemin parcouru. Que maintenant je pouvais me reposer un peu. L’univers a bien dû s’amuser en m’observant ainsi satisfaite. Une fois son fou rire terminé, il a fait ce qu’il sait si bien faire, envoyer un message. Et il a manifestement pensé qu’après tout ce boulot sur moi-même j’étais assez costaude pour recevoir un message vraiment fort.

Ben oui, j’avais négligé un aspect essentiel. La santé. Bientôt quatorze ans depuis le diagnostic de SEP. S’il n’y avait qu’elle à déclarer… Ma santé a souvent été l’objet de bien des défaillances. Et je pensais pouvoir entamer ce nouveau cycle de vie en la mettant de côté. Une petite perf par-ci par-là sans trop y penser. Comme si on pouvait être malade sans y penser, sans que ce ne soit le miroir de ce que, faute d’avoir pu l’absorber, le corps a eu à déclarer.

Le message est arrivé clair et entier. Toute ma santé s’est mise à se détraquer. Impossible dès lors de fermer les yeux, de détourner le regard. Il me faut guérir. Il me faut nettoyer aussi dans ces recoins là. Comment ai-je pu croire possible d’en faire l’impasse ? Par manque de courage sans doute.

Un nettoyage c’est quoi ? C’est à l’image de ton ménage de printemps. Avant d’obtenir un carrelage propre, une vaisselle étincelante et des WC qui sentent la lavande, il te faut mettre les mains dans la merde. Et laver à grandes eaux. Et jeter. Et dépoussiérer. Et fournir un effort.

Alors voilà, c’est la grande lessive du corps pour moi en ce moment.

 

Une opération chirurgicale qui m’a mise face à la doux leurre exquise, une suspicion de cancer qui m’a fait ressentir les tourments de la peur et le souffle de la vie, des souffrances musculaires et cervicales qui ne m’autorisaient aucun repos, la perte anatomique de cette partie de moi qui avait tant enduré, l’impossibilité de me faire justement soigner pour la SEP en raison de tout cela. Et puis tout ce que le corps ne voulait plus il l’a rejeté. Le sang, les glaires, les pustules, la fièvre, les ganglions, les nausées, les vertiges, les sueurs. Les mains dans la merde je te dis.

Et pour bien marteler le message une déferlante de « surprises » s’est superposée à cette réalité. IMG_0307Pendant des semaines entières des nouvelles quotidiennes auxquelles il me faudra faire face alors même que mordant la poussière. Des angoisses à suffoquer, des larmes de terreur, des souffrances de tragédienne. Jusqu’à tout lâcher.

Oui au milieu de ce chaos physique et émotionnel il n’y a plus rien d’autre à faire que cela. Lâcher. J’ai repensé au superbe Où cours-tu ne vois-tu pas que le ciel est en toi ? de Ch. Singer. Et j’ai lâché. Au moment précis où cette « surprise » de plus me cueille  dans un aéroport. Je te la raconte :

Dans ce contexte improbable où je ne suis plus que cette femme geignarde et implorante qui ne tient debout qu’à la grâce des drogues qu’elle ingurgite, je n’annule pas ce beau voyage prévu avec mon époux depuis longue date. Un voyage à New York. Quatre petits jours après la salle d’opération. Ma petite dernière me supplie d’y aller quand-même, sèche mes larmes, me convainc de trouver la force de boucler mes valises, la veille du départ. Je ne sais pas comment il me sera possible de supporter le décalage horaire, les transports, comment il sera seulement possible de jouir d’une si belle expérience. Et renoncer à l’amante et la compagne que j’avais rêvé d’être à ses côtés, cette semaine-là. Ni comment j’espère pouvoir déambuler trois jours seule dans cette impressionnante ville inconnue pendant que mon époux s’échappera pour son travail. Je ne sais pas. Je fais rouler la valise à côté de moi-même, je suis mon mari dans les dédales de l’aéroport, à côté de moi-même, précisément.

Bordeaux. Et là cette surprise de plus, de trop, face à l’hôtesse d’embarquement, qui me fait tout lâcher : « Votre vol Paris-NYC est annulé pour cause de problème technique. »

Je lâche enfin oui. Croire et rien d’autre que cela. La foi. Nous montons dans l’avion sans commenter. Je décide de laisser cet avion Bordeaux-Paris me conduire là où il est prévu qu’il me conduise et rien d’autre. Aucun questionnement, aucune rumination pendant le vol. Même mon mari n’en parle pas. A l’arrivée sur Orly, une grande leçon de vie. L’avion a été miraculeusement rétabli. Nous traversons l’Atlantique !

 

La semaine qui m’attend est une passerelle vers un autre monde. Je suis dans un état pitoyable et pourtant je décide d’avancer coûte que coûte. J’utilise tout ce qui est à ma portée pour cela. Une douche chaude qui s’éternise, des thés brûlants encore et encore et encore, des litres de café, des tonnes de codéine, des antalgiques. Je découvre Le ciel étoilé de Van Gogh tremblante de fièvre, IMG_0333j’arpente tout Central Park sans plus sentir mes jambes, je vis une extase devant la Statue de la Liberté alors que fébrile, j’écoute Freddy Cole sur son piano prise de vertiges, je pleure dans une église de Harlem entre deux quintes de toux, j’arpente le Queens comme étrangère à moi-même, je flotte littéralement en haut de l’Empire State Building.

Et pourtant je suis guidée. Jamais je ne me perds dans le métro réputé, à juste titre, fort complexe. Je renseigne même deux fois des New yorkais égarés dans les sous-sols, stupéfaite. Toujours je trouve l’action juste.

Devant le mémorial du One World Trade Center je parviens à m’endormir sur une dalle en granit, pour m’en faire déloger par un gardien de la sécurité. Il a raison, j’ai tout d’une terroriste, une terroriste de la vie. Cette semaine, ce mois-ci c’est vraiment le grand nettoyage, je vais tout faire sauter. Tout dans cette ville me donne le sentiment irréel de n’exister que dans un rêve brumeux. IMG_0221Parce que mes sensations sont altérées, parce que chaque véhicule, monument, affiche me donnent l’illusion d’évoluer dans un film, parce que les habitants syncrétisent toutes les religions. Ils parlent toutes les langues, partout, tout le temps, jamais deux visages, deux corps appareillés sur un même banc. Leurs tenues d’une extrême audace et inventivité tiennent plus d’un costume à la Blade Runner que du vêtement codifié. D’ailleurs de grands panneaux lumineux annoncent la sortie de la suite du film mythique sur les murs de Times Square. Je suis dans un rêve, ou dans un cauchemar, c’est selon. Mais j’avance.

Je suis les yeux du monde. J’ose ma singularité. Je me fais la promesse ici même de faire résonner mon propre chant. Ici tout devient possible.

 

 

J’avale les kilomètres dans cette île de Manhattan et chaque pas ancre en moi une plus grande confiance. Je me découvre.

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Déjà il faut repartir. Nous regardons les voiliers passer dans le port, jetons un dernier regard vers le pont de Brooklyn. La Skyline se dresse fièrement dans le crépuscule de l’aéroport JFK. Je ne suis plus qu’un corps de douleur. IMG_0589Les drogues n’agissent plus. Je n’ai plus la force cette fois de parader, sous l’effet d’un cachet, derrière une photo, encore moins de faire mon show derrière la caméra. Je franchis la porte de ma maison exsangue, réclame de l’aide à mon ex-médecin de beau-père pour dormir jusqu’au lendemain après-midi. Je n’aspire plus qu’au sommeil réparateur.

Aujourd’hui je sais que m’attendent encore quelques challenges, pas moins de trois hôpitaux et toutes sortes de rdv médicaux jalonneront le mois d’octobre. Mais j’ai la foi, la foi en moi et en ce grand nettoyage que je ne pouvais contourner. Je récupère petit à petit toutes mes fonctions et pour la première fois n’accepte plus la SEP comme une fatalité.

Hasard ou pas, je viens récemment d’être contactée par trois personnes atteintes des mêmes maux que moi. Pour un conseil, pour une discussion amicale, pour un investissement associatif. J’ai dit oui les trois fois.

En lâchant je viens de comprendre qu’on ne peut faire l’autruche avec sa vie indéfiniment. Chaque fois que je nie je renforce, chaque fois que je détourne le regard je me retrouve le nez dedans.

A contrario, ce qui est accepté se digère. Sinon vous reste sur l’estomac.

 

Je stoppe l’écriture de cet article pour admirer béatement le mariage parfait de ce papillon vert-jaune avec une véronique mauve dans l’allée. Elle m’inspire cette nouvelle citation de Bobin dans l’homme-joie :

La beauté a puissance de résurrection. Il suffit de voir et d’entendre. C’est par distraction que nous n’entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction.

 

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*nom donné à mon domicile

14 commentaires sur “New Flow

  1. bien venu à toi ma chère flo!
    quel beau texte, rebondissant d’énergie et de sincérité, de justesse et d’extase, fait du bien d’entendre la vie !
    faire face à la foi, s’en imprégner de tout son être, se découvrir, et exploser de liberté !!!
    je t’aime
  2. Go, go, go with the Flow, Flo…
    Tes écrits sont les meilleurs ambassadeurs de ta quête, et ta voix sera le plus beau témoin de ta guérison!
    Ta plume est vraiment saisissante, et virevoltante, une vraie symphonie!…
    Regarde bien en face, accueille et guéris! Enfin!…
    Plein de douceur à toi, et que la vie te porte…
  3. Je reste sans voix devant ce texte.belle écriture et beau contenu. Quelle belle connaissance de toi. Quelle avancée. j’essayais de te te suivre en essayant de ressentir depuis ton récit sans partir de mon vécu. . Avec ton optimisme ta joie et ta foi… ta douleur. .ta fièvre. Quelle sacré fille tu es
    1. Comme ton regard sur mon récit me touche. Merci de l’avoir déposé là. « ça va mieux en le disant dit le dicton ». Et j’ajoute : ça va mieux en le lisant !
  4. Waouh ma belle, qu’est ce que tu es forte ! Je t’admire. Tu nous donnes une de ces leçons de vie … j’en suis sans voix, les larmes aux yeux et l’envie de mordre la vie à pleine dents en riant. A bientôt.❤❤❤❤
    1. Ma chère Anne, une de mes premières lectrices depuis l’ouverture de ce blog en juillet 2016. Tes mots contribuent à me donner cette force dont tu parles. Plein d’amour vers toi mon amie.
  5. J’ai lu ton texte sur mon téléphone ce week-end, par contre, mon commentaire, lui, n’est pas passé!
    Tes mots sont très beaux. (Évidemment, j’ai oublié ce que je t’avais écrit!).
    Par contre, je me souviens de la joie de me dire que l’on va travailler ensemble. J’espère qu’un jour nos trombines pourront aussi se croiser en vrai!
    1. Oui désolée j’ai eu un bug informatique. Moi aussi j’espère une relation fructueuse et un jour une rencontre Lyonnaise ! Merci pour tes encouragements. Je continue à écrire, encore, encore.
  6. Qu’il est de bon de suivre ce voyage intérieur. Lorsque les pelures sèchent et se désagrègent en poussière au fil des étapes, le besoin d’exfoliation disparaît. La purification et le dénuement s’operent d’eux-mêmes. Le chemin se poursuit mais l’objectif reste inchangé. Ne lâche rien.
  7. Tu vois c’était bien ça, ton mail était là ouvert dans mes mails, j’etais passé à côté…le moment était là parfait ce matin, un chat sur la genoux (ou devant l’écran parfois!) je démarre ma journée bercée par ta présence, émerveillée une fois encore par ta capacité à transcender la maladie, le dur, le lourd, en cascade de mots et en prise de conscience. Love you

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