Mon grand secret

Je suis dans un fauteuil. Grosse chaleur, mais ventilateur. Un verre d’eau pétillante à la main, le téléphone dans l’autre, je profite de ce moment pour organiser au mieux l’agenda. Un contrôle technique à caser, un restaurant à réserver, un atelier à confirmer, un RDV à prendre, des courses, des réparations, des visites, etc. Je tourne les pages, combine les informations, les horaires, les trajets, les emplois du temps, les impératifs de chacun. Une heure après je recrache toutes les données pour nous concocter une semaine aux p’tits oignons.

C’est l’un de mes secrets pour être en joie et je le partage avec toi. Il s’appelle organisation.

Je ne te sens pas convaincue. Peut-être t’attendais-tu à un partage empreint de sagesse tout ça tout ça ? Ben non, aujourd’hui juste un mot : OR-GA-NI-SA-TION.

En fait je connais beaucoup de personnes  -une majorité en vérité- qui ne le sont pas, organisées. Et elles ont sûrement leurs bonnes raisons de ne pas l’être, faut de tout pour faire un monde.

Pour moi c’est impossible. Alors certes Dr Freud dirait que je suis trop dans le contrôle, Bouddha que je dois apprendre le lâcher prise. En fait, un seul conseil absolument bon à suivre je te le dis, le tien. Ton intuition te dicte ce qui te correspond vraiment. Pas ce qui sied à ton voisin de pallier ou ta grand tante Gertrude, non, ce qui te convient TOI.

Perso j’ai déjà essayé de ne pas l’écouter ma p’tite voix, de me la jouer semaine désorganisée, faire les choses comme elles viennent, pour faire genre j’suis cool moi aussi. La CA-TA !

Pourquoi ?

Primo je suis hyperactive. Si je laisse couler le temps de cette manière, je suis tellement frustrée de n’avoir pas optimisé les actions que je m’étais fixées que j’arrive au WE dépitée. Oui dépitée d’avoir mis tant de projets de côté, et de fait, mal dans ma peau. Oh, j’ai bien observé comment font les gens cools. Je les entends accepter les nombreux tant pis de leur semaine en haussant les épaules, remettant à plus tard ce qu’ils n’ont pas pu vivre, faute d’y avoir vraiment réfléchi en amont. Je les vois renoncer à ce qu’ils voulaient faire faute de programmation, rendant la plupart de leurs idées, leurs envies caduques. J’observe aussi que ça leur convient parfaitement. Moi pas.

Secondo je suis passionnée un peu, beaucoup, à la folie. Faire les choses à moitié ne me ressemble pas. L’idée de devoir traverser cette vie sans être en mesure d’explorer tout ce que mon cœur aspire à connaître, comme tout à chacun, est une capitulation nécessaire. L’impossibilité de tout positionner sur sept jours aussi. Mais diviser par deux ou trois les possibilités de découvertes de ma semaine faute d’organisation logistique, faute d’anticipation, ne me satisfait définitivement pas.

Tertio, c’est ma nature. J’aurais fait une très bonne secrétaire. Pas du tout pour la prise de notes mais pour la tenue de l’agenda du boss. Lorsque j’ai dirigé une école pas le passé, j’avais la chance de bénéficier d’un gros budget, d’une commune très volontaire et surtout, j’avais un bus à disposition. Crois-moi j’ai noirci l’agenda de mes élèves. Une à deux sorties par semaine et des projets à gogo. Et comme c’est moi qui devais centraliser les sorties des quatre autres classes, j’affichais dans la salle des maîtres notre programme hebdomadaire, ça dépotait ! Et j’ai vu mes collègues prendre goût à cette organisation qui leur permettait de réaliser tous leurs projets sans qu’il manque une signature, un transport, un intervenant, un chèque, une autorisation, sans devoir attendre deux ans pour voir se concrétiser leur envie première. C’est une qualité qui me sert beaucoup à avancer de manière générale.

Bon tu dois peut-être te dire LA PAUVRE, elle se relaxe jamais la fille. Et c’est là que je te fais rire. Si si, je me relaxe, lorsque la relaxation est inscrite dans ma programmation !

Si tu veux bien cesser de pouffer sur c’te bonne blague je m’explique. Programmer ne veut pas dire remplir son agenda. C’est pourtant l’image qu’on se fait des gens organisés. L’image psychorigide d’une personne incapable d’improvisation et surtout ne laissant pas de place au vide dans son emploi du temps. En réalité, dans ma vision en tout cas, si je me triture les méninges à ce point, c’est précisément pour y placer des moments de vide, de rien, des plages horaires fourre-tout, des moments de lâcher prise justement, des instants où tout est possible. Car j’ai souvent constaté qu’à compter uniquement sur le hasard pour nous procurer ces moments, ils deviennent parfois absents de la vie de ceux qui, paradoxalement, ne planifient rien.

Ils courent après un horaire, un lieu, un téléphone, un papier, se rappellent subitement le frigo vide, la robe du soir au sale, le cadeau oublié pour l’anniversaire du voisin, les croquettes du chien, les fleurs fanées, etc. Du coup, sauf impérieuse nécessité de tout stopper (pour cause de maladie, de gros imprévu, …) ils courent courent courent après le temps, le bon temps devrais-je dire, et sont souvent en décalage entre ce qu’ils projetaient de vivre et leur réalité.

J’entends déjà certaines objections : Oui mais toi tu ne travailles plus, tu as le temps de programmer. Sans vouloir épiloguer sur la relativité de ce ne travaille plus, je veux bien refaire un p’tit flash back avec toi. Et de m’apercevoir que j’ai toujours été comme ça, même au plus dense de mon actualité : maison en construction à quarante minutes de mon domicile, travail à temps plein à trente minutes, nez dans les cahiers le WE, naissance du premier enfant en même temps que diagnostic de SEP, premiers traitements et j’en passe. Je te le redis, organiser a toujours été dans ma nature.

Là par exemple, dans ce fauteuil où je remplis les pages de mon cahier, j’ai fait en sorte bien AVANT d’y être assise que ce moment devienne agréable et me permette de rester dans la joie de ce qui m’anime. Ah oui j’ai oublié de te dire, devienne agréable parce que c’est depuis un fauteuil d’hôpital que je te parle. Cet après-midi c’est jour de perfusion. Alors outre le fait que j’avais donc programmé ma matinée à la maison pour qu’elle soit (aussi) fort sympathique, je suis partie sur Bordeaux avec :

  • De quoi boire un truc que j’aime : rien ne sert de râler sur le café douteux de l’hosto ou le pichet d’eau tiède à saveur eau de javel, pourquoi ne pas prévoir une bouteille thermos de Perrier qui régale les papilles ?
  • De quoi manger un fruit rafraîchissant : un fruit apporte un peu de douceur sucrée, passe le temps et donne beaucoup de réconfort en évitant les tristes distributeurs de Twix de l’hôpital.
  • Un livre à offrir aux patientes : il parle de la manière de concilier SEP et maternité. Me dire qu’il peut aider celles qui, comme moi auparavant, ont à faire face à cette double réalité me met en joie. L’aide-soignante a apprécié le geste.
  • Un « document cadeau » pour l’interne du service : pendant 48 heures je l’ai rédigé en épluchant 500 pages de courbes et graphiques. Je savais que l’équipe médicale serait infiniment reconnaissante d’avoir entre les mains deux pages synthétisant tout ce qu’il y a à savoir sur mon cas sans passer des heures à reconstituer quatorze ans de puzzle (j’ai changé d’hôpital récemment et rien ne se transmet…). Le sourire de l’interne valait bien tous mes efforts. L’infirmière n’en revenait pas.
  • De quoi éventuellement lire ou écouter de la musique.
  • De quoi écrire cet article et finir de remplir un cahier quotidien zappé le matin même faute de m’être levée assez tôt.
  • Les documents et nombreuses questions à soulever avec le médecin dans un carnet pour ne pas alimenter de peurs inutiles d’ici le prochain rendez-vous.
  • Un agenda et les numéros nécessaires pour ma programmation de la semaine justement.
  • Un chargeur pour pallier aux défaillances de mon vieux smartphone.
  • Quoi d’autre ? Un cd hyper boostant pour le trajet en voiture.

Voilà donc comment, par l’anticipation de cet après-midi, son organisation minutieuse, soleil joiej’ai pu rester dans le confort, faire des choses importantes pour moi, penser aux autres aussi, tout en me soignant. Et surtout, c’est l’objet de ce blog, la joie ne m’a pas quitté un seul instant, grâce à tout cela. J’ai pu, avec cette organisation :

-Quitter la maison sereine.

-Transformer des heures difficiles en heures joyeuses et parfois même magiques.

-Conserver mon cœur ouvert pour sourire aux malades que je croisais sur le parcours de santé de 500 mètres qu’il nous faut effectuer avec stoïcisme dans les couloirs.

-Accepter sans peur de participer à un protocole de recherche en donnant mon sang, puisque j’étais bien

-Avoir le sentiment de ne pas avoir perdu mon temps ni subi ma vie.

– Cerise sur le gâteau, tout le personnel m’a facilité la tâche et accéléré le mouvement pour me permettre d’arriver avant la fermeture de la garderie de l’école, sourire à l’appui, parce qu’il a en face de lui une personne qui n’est plus dans la plainte mais dans l’accueil de ce qui lui arrive.

Que m’a permis encore cette organisation aujourd’hui ? De profiter de mes enfants le soir en respectant mon besoin de repos. Car ce matin, dans mon p’tit planning, j’ai déjà anticipé le linge qui est lavé-séché-rentré, j’ai lancé des yaourts pour le petit déj du lendemain, épluché les légumes qui n’ont plus qu’à être jetés dans la poêle et les enfants ont été briefés pour que les devoirs soient déjà faits. Ainsi j’ai passé une soirée de joie à manger avec elles en discutant, j’ai anticipé sur les tâches les plus lourdes à effectuer lorsqu’on rentre d’un hosto un jour de canicule et là je finis cet article en mangeant une glace.

Oui cela me demande une certaine discipline de checker chaque soir la journée du lendemain dans les grandes lignes. Après cela cependant, tout est fluide et surtout, je peux me réjouir pleinement de ma vie. Ou ne rien faire, ou accomplir une action qui me réjouisse, ou accueillir la spontanéité d’un désir sur un créneau qui m’est réservé, ou anticiper sur les activités  imposées de la semaine sans le sentiment désagréable de les subir, ou courir pour grappiller du temps, ou pester avec des j’aurais dû j’aurais pu. Nul besoin d’attendre les congés payés pour vivre tout cela. Relâchement et joie sont possibles toute l’année, pas seulement cinq semaines durant. D’ailleurs les temps d’organisation de vacances sont principalement réservés à mon époux, sans doute parce que je le fais le reste de l’année.

C’est mon truc, mon astuce joie, se projeter dans son quotidien de manière à rendre tout merveilleux et l’anticiper en fonction de comment on a envie de vivre sa vie.

Cette organisation n’est pas militaire cependant. Elle me donne au contraire toute latitude pour rester ouverte aux autres, ma priorité. Qu’une amie demande à l’improviste à passer, ou de l’aide, ou un service et je suis prête à revisiter toute ma belle organisation pour la rendre compatible avec la proposition que me fait alors la vie dans l’instant. Sans compter les contre-temps et autres contrariétés qui s’invitent parfois, les flemmes, les pas envie de. C’est donc une organisation modulable pourrait-on dire. Comme tous les outils, il n’est pas infaillible, mais c’est un allié précieux.

Mais alors, la joie c’est du boulot dis donc ? Ben oui, c’est du boulot.

7 commentaires sur “Mon grand secret

  1. Bonjour flo,
    merci pour ce très beau texte et ce partage d’organisation de ta vie. Je te remercie infiniment de l’avoir écrit car il arrive à point nommé dans ma réflexion « d’ORGANISER ». Je me rends compte que je ne peux plus vraiment être au jour le jour, je me sens frustrée et mal de ne pas avoir pu faire ce que je voulais. Je suis une personne ni bordélique, ni hyper organisée, je suis entre les deux avec un quotidien normal mais je sens qu’il faut que j’organise ma semaine si je veux équilibrée mes moments, ceux des jumeaux et mon compagnon, et autres moments. Ma créativité est là derrière une porte qui hurle à vouloir s’exprimer mais je m’organise mal, et l’empêche de s’exprimer totalement. Alors merci, ton texte est un signe, une magnifique synchronicité, une réponse. Elle a fait raisonnance en moi. Merci !!!! Je te souhaite une belle semaine gros bisous Kristen (Kris sur le défi)
    1. Ah trop heureuse de faire partie des synchronicités qui t’aident à trouver ta propre impulsion, ton déclic à toi. Oui je l’entends rugir ton envie, grrrrrrrrrr ça va décoiffer quand tu vas la laisser sortir. Merci de nous partager tout cela, je suis certaine que d’autres se reconnaîtront dans ton témoignage. Belle semaine à toi !
  2. Quel rythme !
    Comme quoi une journée bien rangée laisse plus de place pour …
    Tu me donnes « presque » envie de m’y mettre.
    Merci ^_^ Safiya
    1. Ton « presque » m’a bien fait rire chère Safiya, ok reste dans la catégorie cool, celle que je continuerai à observer sans en connaître les codes. Vive les mélanges !
  3. Bonjour Flo!
    Chose promise chose due!
    Merci pour ce partage. Vraiment.
    Tout me parle! J’organisais… Tout! Jusqu’à finir par saturer! J’ai tout lâché… En mode « cool », au jour le jour…
    Aujourd’hui je suis tout autant fatiguée et encore plus stressée par ce sentiment que rien n’avance comme je voudrais…
    Je n’avais pas réfléchis au fait de « planifier » ces moments de relaxation dans cette organisation 🙂
    Merci pour ça. Je vais mettre ton message dans la moulinette qu’est mon cerveau, et hop! me remettre en selle!
    A bientôt…
    1. Ah trop sympa de t’être arrêtée là ! Merci d’avoir glissé une pause dans ta journée pour écrire ce commentaire. Je comprends bien ce que tu veux dire, il fut un temps où j’ai moi aussi saturé de trop d’organisation car je n’y mettais précisément pas de temps de pause. Aujourd’hui ça fait toute la différence. On pousse son caddie avec joie quand on sait qu’on l’a casé au moment le plus stratégique pour laisser la place à un vrai moment pour soi. Nous avons souvent, les femmes, de grandes qualités de planificatrices pour toute la famille et ne mettons que trop rarement ce talent au service de nos propres besoins et désirs, quitte à nous sentir déséquilibrée sans savoir pourquoi au fil du temps. Bonne moulinette !
  4. La to do list serait elle une des qui mène au bonheur ? Cette happiness therapy me laisse songeur. Moi petit être ridicule qui ai appris à moins calculer moins anticiper, les moins scrupuleux diraient moins manipuler…
    Alors oui et non. Oui pour ne pas se laisser happer par les contingences d’un quotidien vorace prêt à nous dévorer tout cru. Non pour parfois se retrouver volontairement ou non dans des pseudo-impasses mentales, dans des culs-de-sac d’ennuis. J’y trouve aussi de la ressource. Cela apprend la patience, la valeur du vide, la beauté de l’inconsistance.
    Peut-être.
    Ou pas.

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