Le fond de culotte

Au commencement de la vie tu penses que tout est possible. Tu ne doutes de rien. De la chute dans l’escalier tu t’en tapes le fond de culotte.

Au commencement de la vie tu ris de tout. Tu ne crains rien. Tu passes des larmes au rire en suivant les battements d’aile d’un papillon.

Au commencement de la vie tu crées chaque seconde. Tu ne veux pas t’arrêter. Tu transformes la purée de l’assiette en grotte, pour ne pas perdre un instant sans inventer le monde.

Ensuite viennent les petits matins frileux qui t’enseignent les probabilités, celles des chutes mortelles. Et le pêché originel, les drames sont notre fardeau. Et les compartiments, on ne joue pas avec la nourriture si ça n’est pas autorisé par le programme d’arts plastiques.

C’en est alors fini du torticolis pour suivre le vol des cigognes, de la spontanéité qui explore l’inconnu et surtout, c’en est fini de ta créativité. Pour les plus hardis, peut-être un peu encore dans quelques heures encadrées de loisirs autorisés. Oui c’est cela, créer = loisir. L’homo Sapiens a même inventé un concept étonnant, une expression que je déteste profondément : les loisirs créatifs. Tout est dit.

Tu aimes pâtisser ? Loisir créatif, rayon B allée 5. Tu aimes tricoter ? Rayon C allée 3. T’en fais pas, tout est pensé pour tes moments de loisirs créatifs, tu cherches une partition de guitare ? De la peinture ? Des perles ? Un kit menuiserie ? Tu trouveras ton bonheur dans une allée, te voilà rassuré.

Donc très tôt l’information s’ancre dans mes cellules : créer = loisir, loisir = amusement, et l’amusement, ça va un temps. Après on passe aux choses sérieuses, le cours de la bourse tout ça tout ça.

Et même je découvre qu’il y des « individus loisirs créatifs » et d’autres « pas loisirs créatifs ». Comprendre des personnes pas créatives. Parce que c’est bien organisé tu vois. Le type qui s’amuse à retaper des vieilles mob dans son garage c’est du loisir aussi, mais pas créatif. La nuance ? Ben déjà c’est un homme et on en croise peu dans les rayons de loisirs créatifs rose bonbon réservés aux femmes. Et de deux la mécanique c’est ainsi, c’est pas catégorisé loisirs créatifs. Me demande pas pourquoi, je ne fais que régurgiter les codes hein.

 

Bref, moi je suis restée avec mon envie étouffée au fond de la gorge, comme la plupart. En gros tu viens au monde avec un seul but, créer. Et tu dois ravaler bien vite, le plus tôt sera le mieux. On te laisse encore un peu d’espace à la crèche pour ça, quelques coins dédiés à la maternelle, et très vite des petits bureaux alignés et la gorge serrée en attendant les yeux brillants de pouvoir décapsuler la gouache si la table de Pythagore est bien avancée. Quelques minutes volées par-ci par-là.

J’ai monté des pièces des théâtre drôlissimes, inventé des chorégraphies stupéfiantes, écrit des chansons entraînantes, peint des dizaines de chefs d’œuvres, écrit des histoires inoubliables.

Là, entre quelques circonvolutions de mon cerveau. Mais rien n’est sorti de ma gorge, de mes mains. Parce que ce ne serait pas assez bien.

Pas assez bien vu aussi. Parce que cette envie de créer je voulais la mettre partout. Et que s’amuser dans la vie c’est définitivement pas sérieux vis à vis des petits enfants qui travaillent à la mine m’a t-on dit.

Je suis donc restée sérieuse, enfin j’ai fait de mon mieux. Je crois bien que j’aurais pu en crever. C’est ce que j’ai ressenti après plusieurs années sur Terre. Heureusement l’univers m’a bien botté les fesses. Il ne se décourage jamais d’agiter des grelots au dessus de notre berceau. Pis quand c’est nécessaire il envoie la fanfare.

 

Alors voilà, depuis plusieurs années j’ai réappris ce que c’était que le mot créer. Grâce à un talentueux psychanalyste c’est vrai, compositeur à ses heures. Puis grâce à un compositeur, psychanalyste sans le savoir. J’ai fait des débuts timides. Un peu de piano, une heure par semaine. Puis inventer des recettes de cuisine, puis chanter derrière ma caméra, puis dessiner sur la coque de mon portable, puis coller des images sur les murs de mon bureau, puis écrire une nouvelle, puis ouvrir un blog, et puis et puis et puis.

 

Un jour, rouge pivoine j’ai dit au thérapeute : J’ai fait un truc dingue hier soir. Il s’attend sans doute à une action incroyable. Et moi d’ajouter : tout le monde était couché et j’ai joué du piano entièrement nue. Je voulais me sentir libre. Et c’est incroyable pour vous ? Oui, pour moi c’était incroyable.

Pour soutenir ces débuts prometteurs j’ai ouvert un cahier, sur les bons conseils de Julia Cameron, pour me donner le droit d’écrire tous les jours trois pages de tout et n’importe quoi sans se relire, sans donner à relire à personne d’ailleurs. J’étais tellement inhibée que j’ai opté pour un cahier à spirales. Pourquoi à spirales ? Pour pouvoir déchirer tous les jours la page et la jeter. On ne sait jamais, si quelqu’un tombait dessus.

 

Et puis en juin 2016 cette révélation en cours de poterie, dont je t’ai déjà parlé.

Entre 2013 et 2018, cinq années ont passé. J’ai tellement renoué avec ma véritable nature humaine que je m’autorise enfin à créer tout le temps, à tout propos. De l’anniversaire pour enfant au plantations du jardin, de l’envie de chanter en pédalant au désir de repeindre la chambre en jaune soleil. Je réinvente les règles du jeu, ou plutôt je me les réapproprie.

Dans mon cas c’est même allé au delà de ce que j’imaginais puisque je suis en train de commettre l’acte transgressif par excellence : inventer un métier qui n’existe pas et un métier, Ô blasphème, 100% créatif. Je crée des sculptures céramiques énergétiques.

 

Comme j’ai fait un bout de chemin j’affronte sans sourciller les messages contraires.

  • Le condescendant qui vous souhaite de bien vous amuser.
  • Le culpabilisant :  vous avez bien de la chance d’avoir le temps pour « ça ».
  • Le jaloux : avoir le toupet de penser à sculpter pour gagner sa vie ?
  • Le moraliste : c’est pas un métier
  • L’artistique : c’est impossible de vivre de l’artisanat
  • L’artisanal : c’est pas du grand art non plus
  • Le navré : dire que vous aviez une belle place de fonctionnaire
  • Le moqueur : et sinon d’autres projets ?

C’est sans fin.

 

Si je pouvais trouver les mots pour crier à tous les enfants de ne pas écouter ce qu’on tentera de leur faire croire. Si je pouvais leur boucher les oreilles. Je manque de doigts. Ou de baillons, c’est selon.

Avec une amie, je rêve d’inventer des moments libératoires pour relâcher au plus vite ces inspirations refoulées, ces joies étranglées, ces créateurs assassinés.

En attendant je suis mon p’tit bout de chemin à moi. Avec la sculpture de l’argile.

Toujours au fond de moi le rêve le plus grand d’entre tous, fonder un lieu où il ne serait plus nécessaire d’inventer des stages de réparation de notre enfant intérieur parce qu’on nourrirait ce besoin fondamental de création à la source.

Et puis il y a une dernière chose que je voudrais écrire ce soir. Ton existence est un feu de paille. Elle peut brûler sans faire d’étincelle où bien illuminer le monde. Christine Lewicki parle de « zone de brillance », celle dont tu pourrais bien priver les autres.

Pour ma part je parlerais de feu d’artifice. Parce que sans artifice je voudrais faire de ma vie une œuvre d’art.

 

J’ai menti, il y a autre chose encore. Hier soir à table mon mari récitait de mémoire ce poème de Boris Vian qu’il avait mis en musique à ses vingt ans. J’ai eu le poil et les yeux luisants. Nos filles ont écouté. C’est un de ses plus connus mais ça me fait plaisir de te le partager. Cette fois je vais me coucher.

 

Je voudrais pas crever

Avant d’avoir connu

Les chiens noirs du Mexique

Qui dorment sans rêver

Les singes à cul nu

Dévoreurs de tropiques

Les araignées d’argent

Au nid truffé de bulles

Je voudrais pas crever

Sans savoir si la lune

Sous son faux air de thune

A un côté pointu

Si le soleil est froid

Si les quatre saisons

Ne sont vraiment que quatre

Sans avoir essayé

De porter une robe

Sur les grands boulevards

Sans avoir regardé

Dans un regard d’égout

Sans avoir mis mon zobe

Dans des coinstots bizarres

Je voudrais pas finir

Sans connaître la lèpre

Ou les sept maladies

Qu’on attrape là-bas

Le bon ni le mauvais

Ne me feraient de peine

Si si si je savais

Que j’en aurai l’étrenne

Et il y a z aussi

Tout ce que je connais

Tout ce que j’apprécie

Que je sais qui me plaît

Le fond vert de la mer

Où valsent les brins d’algues

Sur le sable ondulé

L’herbe grillée de juin

La terre qui craquelle

L’odeur des conifères

Et les baisers de celle

Que ceci que cela

La belle que voilà

Mon Ourson, l’Ursula

Je voudrais pas crever

Avant d’avoir usé

Sa bouche avec ma bouche

Son corps avec mes mains

Le reste avec mes yeux

J’en dis pas plus faut bien

Rester révérencieux

Je voudrais pas mourir

Sans qu’on ait inventé

Les roses éternelles

La journée de deux heures

La mer à la montagne

La montagne à la mer

La fin de la douleur

Les journaux en couleur

Tous les enfants contents

Et tant de trucs encore

Qui dorment dans les crânes

Des géniaux ingénieurs

Des jardiniers joviaux

Des soucieux socialistes

Des urbains urbanistes

Et des pensifs penseurs

Tant de choses à voir

A voir et à z-entendre

Tant de temps à attendre

A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin

Qui grouille et qui s’amène

Avec sa gueule moche

Et qui m’ouvre ses bras

De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever

Non monsieur non madame

Avant d’avoir tâté

Le goût qui me tourmente

Le goût qu’est le plus fort

Je voudrais pas crever

Avant d’avoir goûté La saveur de la mort…

 

 

 

 

16 commentaires sur “Le fond de culotte

  1. Magnifique, comme toujours. Un témoignage poignant, profondément humain.
    Un cri de libération, la révolte et la joie, un message pour ceux qui veulent rester vivants.
    Oui créons, encore et encore, inventons, libérons ces belles énergies qui ne demandent qu’à exister et à nous illuminer de l’intérieur.
    1. Chère Corinne, fidèle depuis le début et soutien indéfectible de mon désir d’écrire. Tu vois, tu es l’illustration parfaite de cet article. Tu as poli ta zone de brillance et cela rejaillit sur moi (et d’autres encore). Merci d’avoir libéré ton cri !
  2. C’est profondément touchant, Florence, ce parcours. Continue à t’écouter encore et à rayonner autour de toi de toute ta brillance. Bouche tes oreilles quand tu croises ceux qui n’ont pas compris !
    1. Ophélie la délicieuse, ton retour de lectrice experte me touche. Mais une question me taraude ? Tu ne dors pas à 1h43 ? 😉 Pas de cours ce matin ? Je t’embrasse belle passionnée de la vie.
  3. Waouh ! Ça me laisse sans voix ! Moi qui adore les loisirs créatifs ! Punaise que c’est vrai ce que tu dis ! Je me contente d’en faire que si j’ai le temps… Cela passe dans les dernieres choses à faire, autant dire jamais…. merci Flo ppur ton partage. Bisous
  4. Pour se réveiller, c’est un texte qui est parfait;
    Dans ces temps, où les règles m’épuisent, où je me retrouve petite fille enfermée dans une bulle et à qui on donne juste le droit de regarder les autres vivre mais pas plus parce quand même.
    Dans ces moments, où créer même dans ma tête est difficile où on continue de me montrer du doigts avec mes espoirs fous, ma folie contagieuse avec un petit air condescendant et en me faisant un petite tape sur la tête.
    Merci!
    Je ne rirais pas plus ce matin mais tes mots m’accompagneront et je me dirais qu’après tout la création est dans tout et que l’on peut et doit être son propre créateur.
    1. Chère Circée, tellement navrée d’avoir été porteuse d’une nouvelle décevante malgré moi ce we. Si ce texte ce matin t’aide un peu ça me fait plaisir. Et sinon je suis disponible en fin de journée … Non tu n’as pas juste à regarder les autres vivre. Et d’ailleurs ce n’est pas ce que tu fais. Je t’entoure de toute mon affection.

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