Irréversible

Cela fait un moment que je voulais t’en parler mais c’est un peu délicat vois-tu. Surtout que je ne sais pas les mots. Les mots pour te raconter l’aboutissement d’une lente transformation et le début d’une autre.

Il m’est alors venu une idée pour te partager cela. Je vais employer une métaphore. Ce n’est pas un procédé littéraire subtile, annoncer qu’on va utiliser une métaphore. Mais casser les codes me fait rire derrière mon écran. Attention Ascensationnel-lecteur, je balance donc une métaphore, deux points ouvrez les guillemets :

Je suis semblable aux blocs d’argile que je façonne depuis peu, au stade irréversible de la transformation physico-chimique de la matière.

Je vais développer je vais développer.

J’apprends le métier de céramiste par amour de la terre. Au commencement l’argile n’est qu’amalgame de roches et résidus organiques, le fruit naturel de l’érosion de la croûte terrestre, un mélange de minéraux et d’oxydes. Mêlée à l’eau elle devient le matériau précieux du potier, du maçon, du sculpteur. Il existe autant d’argiles différentes que d’êtres humains ou presque. Un peu plus de ceci un peu moins de cela et ses propriétés varient considérablement. Son aspect, sa couleur aussi. Je m’émerveille.

Cette argile je la pétris, l’aplatis, la caresse, la roule, la creuse, la roule, la polis, l’assemble jusqu’à obtenir une forme encore maladroite. Pour sculpter l’argile il faut être agile sinon elle devient fragile. C’est comme en littérature, un r de moins, un f de plus font toute la différence.

Alors fébrile je l’observe s’assécher. Comme nous il lui faut un long processus de maturation. Le temps de laisser l’eau s’évaporer. Tu ne peux pas aller plus vite que la musique. Je serais bien tentée de la mettre au soleil, sur le plancher chauffant ou dans le souffle du sèche-cheveu. Surtout pas ! L’eau doit s’en aller lentement, très lentement. Sinon quoi ? Ben comme toi et moi elle se fissure et risque de se briser. Doucement, pas trop de transformation à la fois, juste ce qu’il faut pour que l’argile se rétracte en douceur, prenne une autre teinte, doucement je te dis.

A ce stade de sa vie, elle est extrêmement fragile, elle casse comme du verre. A ce stade de la mienne j’étais comme elle, pétrie d’incertitudes. C’est à ce moment-là que tu peux envisager une première montée en température. Elle est mûre pour l’enfournement. Ne pas l’étouffer, la laisser respirer. Lui laisser ce qu’il faut d’oxygène et chauffer les particules lentement. Les premières heures le feu permet de rejeter dans l’air l’eau que la terre gardait jalousement. Tu ne peux imaginer spectacle plus sublime. Une danse experte des quatre éléments se déroule devant moi. Toi qui à chaque expiration rends tout pareil, au monde qui t’a vu naître, la vapeur d’eau produite par la chaleur de ton corps.

C’est à ce moment, lorsque toute l’eau qui la constitue a été rendue, que le processus irréversible peut débuter. Franchement, le parallèle avec ton propre cheminement ascensionnel ne peut t’échapper, si ? Une vive augmentation de température, pendant une durée beaucoup plus courte où tout s’accélère, amène l’argile à devenir … une autre matière. La couleur change et l’ensemble se vitrifie. Si elle a tenu bon jusqu’ici elle est devenue solide, elle peut être tenue à pleine mains. Il t’est impossible de revenir en arrière, impossible.

Voilà où j’en suis. Le bouleversement chimique a eu lieu. Je contemple le monde comme le font mes toutes premières pièces, incrédule à l’idée d’avoir pu être autre chose que cette matière blanche et dure d’après cuisson.

Mes premiers objets mettent en lumière ce que je ressens depuis toujours confusément. Tout est énergie, rien qu’énergie, combinaison d’énergies.

Le fameux rien ne se crée rien se perd tout se transforme de Lavoisier.

Anaxagore, philosophe grec présocratique le formulait autrement : Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau.

Allez tu vas sourire, je me fais savante et ose une nouvelle proposition : Rien n’existe ni ne meurt, des énergies invisibles s’attirent et se repoussent, créant sous nos yeux l’expérience du vivant dans la matière.

C’est cette magie là que je contemple dans mon petit atelier.

La phase suivante ? Les tessons blancs vont se napper d’émail pour magnifier leurs courbes, faire ressortir leurs arêtes saillantes, créer des ombres dans les recoins, des brillances à d’autres endroits. Bien qu’une maîtrise du geste et la connaissance des combinaisons chimiques à l’œuvre permettent au céramiste d’espérer un résultat attendu, il sera inévitablement cueilli par l’effet obtenu. Savoir précisément ce qu’il observera au sortir du dernier feu reviendrait à savoir ce à quoi la prochaine minute de sa vie va ressembler. Il n’a pas d’autre choix que de lâcher toute attente et se laisser porter par la magie des échanges d’énergie subtiles. Ces échanges d’ions sous la cendre qu’il ne peut qu’imaginer à défaut de les voir, cette chimie qu’il met en équation pour tenter de comprendre l’insondable mystère des flux énergétiques qui composent son expérience.

Je suis exactement à l’endroit où je dois être. Je sens à présent les énergies me traverser tout entière et j’accepte l’idée de n’avoir rien d’autre à faire que les sentir danser en moi. Je pose des actes non parce que je les pense mais parce que je les ressens. D’aucuns appelleront cela de l’intuition. Je préfère la nommer énergie. Je me tais et j’écoute.

Soudain un geste, une action devient pour moi une évidence alors je me lève et je l’accomplis. J’ai mis des mois à apprivoiser ce nouvel état. Je ne savais comment me justifier auprès de mon entourage lorsque soudainement j’agissais sans que la logique ou la raison puissent venir appuyer cela. J’apprends chaque jour un peu plus à faire confiance à ce flux énergétique et à m’abandonner à ce qu’il me dicte. Je me sens comme une danseuse improvisant une chorégraphie. Pourquoi son corps l’amène t-elle à tendre le bras dans cette direction ou lancer son pied de telle manière ? Pas plus pour elle, pour l’argile, le minéral sous tes pas, l’être humain ou l’oiseau tu ne trouveras de réponse au pourquoi. Juste être ce matériau conducteur modelé par les énergies de l’univers.

Eprouve leur puissance à travers ton expérience.

4 commentaires sur “Irréversible

  1. haaaaa hooooo hummmm comme c’est bon d’échanger, d’apprivoiser, de laisser entrer, de danser !!!! en parfait accord avec ce texte magnifique de seconde, resplendissant d’intensité, majestueux de magie … j’entends tout cela parfaitement !
    Je suis dans ce flo d’énergie, et la bar est haute dans la fusion qui nous relie !
    que tu as bien décrit ce qui est …
    je t’aime je t’aime je t’aime !
    1. Non mais trop inspiré ton commentaire quoi ! C’est clair qu’entre toi et moi ça fusionne un max, une belle alchimie du coeur. Merci de continuer à me lire et de m’encourager avec tes mots, c’est essentiel pour garder intact le désir de se livrer et de partager les fruits de ses errances et autres cogitations.

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