Cet air là

Ô toi lecteur fidèle, tu as sans doute relevé l’actuelle irrégularité de mes publications. N’y vois pas de la lassitude dans l’acte d’écriture, ni un manque d’inspiration. Je pourrais me réfugier derrière la course effrénée du temps ? Ce serait juste, mais pas tout à fait.

Il faut que je te dise. Le printemps est là. Je ne me moque pas de toi, je sais bien que tu l’as déjà repéré. Je sais bien que tu le vois habiter un peu plus chaque jour les jardinières sur ton balcon. Les bourgeons libèrent leurs premières couleurs, les parfums t’attrapent au détour d’un sentier, le soleil te caresse amoureusement avec la promesse d’une étreinte plus ardente à venir. Au bord des fossés se murmure l’éternité de ce chant réunifié, polyphonie des sens.

Je t’écris depuis ma terrasse. Il n’y fait pas encore très chaud, ma gorge est enveloppée dans une écharpe. Je voulais cependant être aux premières loges du spectacle savamment orchestré de la vie qui s’éveille. Il y a onze ans maintenant j’ai promis à mes enfants que je ferai de notre jardin un paradis. Mille cinq cents mètres carrés de ronces me mettaient au défi. J’ai brassé des tonnes de terre, de pierres, esquissé des chemins, accueilli une bonne centaine d’espèces différentes. Celles-là même que je contemple en remplissant ce cahier.

Oui le printemps est là et les plants devenus arbustes requièrent chaque année toute mon attention. Cet amour là est exigeant et je lui consacre mes plus belles heures une fois de plus. Alors oui j’ai manqué de temps pour t’écrire parce que mes doigts creusaient la terre pour honorer cette beauté qui n’attend pas. Mais pas que.

Accroupie près du potager je médite. C’est même là que je médite le mieux en général. La sève ne ment jamais. Elle me glisse à l’oreille tous ses secrets et sait comme personne faire taire le bruit assourdissant de mon égo illusionniste. Elle me rappelle la magie du programme de vie inscrit dans cette graine, attise ma capacité d’émerveillement, me ramène à la contemplation et me dicte sa vérité. Je n’ai plus qu’à être celle qui respire et admire.

Je veux transmettre cela. Ma petite fille a semé des graines de basilic avant-hier. Dans la petite serre au fond du jardin elle a observé le creux de sa main. Maman c’est bizarre c’est petit comme un grain de sable et ça va faire une plante ? Dans cet instant précieux je sens que je lui partage la seule chose vraie qui soit. Cette vérité contenue dans la graine lui est donnée en cadeau et l’accompagnera partout, même quand je ne serai plus là. La magnificence et le mystère.

Oui ami humain j’ai passé du temps à retourner la terre et fourbue, fatiguée je ne t’ai pas écrit plus tôt. Pourtant je suis bien plus reliée à toi lorsque je déplace un par un les vers de terre qui me font l’honneur de leur visite qu’aujourd’hui un crayon à la main. Ici chacune de mes actions a des conséquences immédiates qui me redisent l’importance de mes choix. Ici le silence n’est troublé que par le sifflement du vent et des oiseaux. D’ici, les pilotes amateurs qui me survolent parfois m’apparaissent pour ce qu’ils sont, des hommes se prenant pour des aigles. Ici je retrouve l’inspiration que le bruit de nos pensées, de nos agitations ne me permettent plus d’entendre.

Dans la cabane, près des chèvrefeuilles, j’ai retrouvé ce carillon offert il y a trois ans. J’avais pleuré de joie à cet anniversaire. J’ignorais que ce cadeau symbolisait à lui seul l’illusion dans laquelle j’étais alors. S’en est suivi une très longue plainte. IMG_8314

Le carillon à la main, j’ai écouté ce que le vent avait à me dire à son sujet.  Je l’ai donc accroché au mirabellier en fleurs. Il m’a chuchoté que sa musique chasserait les merles voleurs en même temps qu’elle laisserait au passé ce qui lui appartient. Depuis il chante au milieu des salades et des choux un air que je n’avais pas entendu depuis longtemps.

Il dit le printemps est revenu, n’oublie pas cet air là.

6 commentaires sur “Cet air là

  1. C’est absolument magnifique et tu dis l’essentiel. Ton goût pour la Nature, la contemplation, la vérité simple des choses est là tout entier et me touche au plus profond. Merci Florence.

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