Amortir le forfait

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Je vous apporte le dessert ? C’est compris dans la formule.

Qui n’a jamais succombé à cet argument massue, arrivé au terme d’un repas déjà trop copieux ? Une minute avant tu t’es clairement fait la réflexion que tu n’en pouvais plus, qu’une assiette de plus serait une assiette de trop.

Ce sentiment soudain que tu ne vas pas profiter pleinement de l’offre, que tu vas y perdre, que tu n’en auras pas pour ton argent. Presque la certitude que tu vas te faire avoir si tu ne consommes pas tout ce que tu as payé. Tu commandes le dessert, sans faim, à regret, mais porté par la conviction que tu es bien avisé de ne rien lâcher.

Ce choix est assez prévisible. Les diplômés de HEC, qui apprennent à disséquer notre psyché mieux que n’importe quel thérapeute chevronné, ont repris ce travers à leur compte. Lorsque tu ressors du supermarché avec un lot sous le bras, pour profiter de la super ristourne, à l’encontre de ton intention première qui était de n’acheter qu’un exemplaire, c’est le même mécanisme à l’œuvre : l’optimisation supposée du gain, l’apparente satisfaction d’avoir joui pleinement de l’offre.

Si ce conditionnement humain ne te laissait pour seul souvenir qu’une indigestion au restaurant ou un placard de cuisine plein d’inutiles denrées, je n’en ferai pas un article.

C’est autre chose qui me préoccupe.

Je suis allée passer des vacances all inclusive comme on dit. Et je me suis observée, et j’ai observé mes amis humains. Tu sais ce que j’ai vu ? Une femme soucieuse de ne rien louper. Ce serait dommage de rentrer sans avoir profité du jacuzzi, du sauna, du hammam, de la piscine, du bar, des animations, du ski, 20170302 Rando raquettesdes raquettes, du club, du bar, des jeux, du buffet complet, de la caravane de desserts, des installations, dommage de ne pas avoir pris cette photo là, admiré cette vue ci, testé ce produit régional, etc.

Je me suis observée les vingt-quatre premières heures et j’ai dit STOP de suite à cette dictature du mental. Je me suis rappelée un événement marquant.

C’était les vacances de Pâques, nous allions passer un WE dans un parc d’attraction à grandes oreilles, tu devines lequel. Malgré une météo peu clémente la deuxième journée fut aussi belle et réussie que la première. Nos pieds épuisés, nos chaussettes détrempées, il était temps de rentrer à l’hôtel se coucher. Nous sommes revenus heureux de notre escapade.

Au retour, mon époux découvre sur internet que pour les vingt ans du parc, un superbe son et lumière était projeté chaque soir sur un château. Nous regardons la vidéo sur internet, il fait une moue dépitée. Nous avons loupé quelque chose annonce t-il. Et derrière l’écran nous faisons tous triste mine. Il faut y retourner dans l’année se met-on stupidement en tête. Ça ne sera pas le cas. Mais par cette remarque qui soulignait que nous n’avions pas TOUT FAIT, TOUT VU, il y avait l’idée que nous n’avions pas optimisé notre déplacement. Et cela a réussi à nous laisser un goût amer pendant quelques jours, comme si à cette évocation notre magnifique WE en technicolor avait revêtu des teintes pâlichonnes.

Je ne veux plus éprouver cette sensation désagréable cher lecteur. Elle est contraire à la joie. Pourquoi ? Parce que pendant que tu penses à ce que tu pourrais faire ou n’a pas fait, tu n’es plus dans la gratitude de ce que tu as. Je suis heureuse, à l’issue de mon séjour Alpin, de constater que je ne me laisse plus illusionner. J’ai profité d’instants simples, savourant une douche chaude, me délectant d’un bon roman, regardant disparaître la dernière tarte aux framboises du buffet en me pourléchant de fromage blanc au caramel beurre salé. J’ai vu des skieurs cherchant à glisser jusqu’à la dernière seconde, envie ou pas, alors que chacun de mes pas dans la neige était une bénédiction.

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Je remercie pour chaque seconde de plaisir, je remercie pour ce que je vis dans le présent, seule temporalité exprimant une réalité. Je déguste je déguste, sans cesse. C’est pour ça que je grossis peut-être ? Je suis devenue une gourmande de la vie. Je ne cherche plus à amortir le forfait, à rentabiliser mon quotidien, juste à en exprimer la saveur de l’instant, dans la recherche d’un ancrage solide.

Sur le chemin du retour le mistral soufflait fort. Je me sentais indéracinable.

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7 commentaire sur “Amortir le forfait

  1. Très belle réflexion, ce soir, ma chère Florence ! C’est la parfaite illustration de notre société de consommation, du deuxième gratuit dont tu n’as que faire ! Comme toujours on revient à la leçon du lâcher-prise (du fameux) et de l’instant présent pour guérir de ce mal. ça me fait penser à une chanson de Stromae qui s’appelle Summertime : https://www.youtube.com/watch?v=NxUBq7i25IA

    1. Merci pour la découverte de la chanson que je ne connaissais pas. Je profite de ce commentaire pour faire passer un message. J’en ferai peut-être un article. Je voudrais dire que consommer n’a rien de mal, juste qu’il est important que chaque acquisition nous procure une profonde joie. De l’achat d’un pamplemousse à celui d’une brosse à cheveux, n’achetons que si cela nous procure une joie profonde. Là est la vérité.

  2. Encore un très bel article que j’ai toujours autant de plaisir à lire 🙂 La gratitude de ces plaisirs si simples vaut tout l’or du monde et en prendre conscience c’est le plus beau des cadeaux ♡♡ Heureuse que ton séjour te fasse goûter à cette saveur si douce pour le coeur 😉

  3. Avec notre valise remplie de sentiments utiles, nous laisserons derrière nous ce qui nous est dorénavant inutile. Nous avons déraillé, mais nous sommes revenu-e-s sur les rails et nous ne nous permettons plus de nous perdre de nouveau. Et, si à cause du destin, cela en revient à se produire, nous saurons retrouver de nouveau notre chemin.

    «(…) Décider à quel moment nous avons perdu le contrôle de notre vie.
    Car il y a toujours un moment où, dans la vie, on déraille.»
    – Gillian Flynn –

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